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L’ingénieur qui défie la propriété intellectuelle pour…

L’ingénieur qui défie la propriété intellectuelle pour…

Pour lui, le fait d’avoir un village communautaire rattaché au forum est un moyen d’accueillir des personnes diverses et d’inclure des gens qui, comme lui, ne sont pas nécessairement dans le secteur médical. «Le fait que nous soyons tous dans le même espace ouvre la voie à la collaboration», dit-il.

Vaibhav Chhabra est un ingénieur mécanique passionné de menuiserie. Lorsqu’il était étudiant à Boston, il a acquis le goût des fablabs du MIT. Là, il a eu accès à des espaces de fabrication et a rejoint un projet de diagnostic de maladies oculaires grâce à une machine portative et peu coûteuse. Assez rapidement, il fut invité à continuer le projet en Inde, d’où il est originaire, pour poursuivre les essais, collecter des données et obtenir des feedbacks sur la machine.

Bien qu’il y ait eu moins d’obstacles administratifs à Mumbai qu’à Boston, «il n’y avait pas de laboratoire ou d’endroit pour créer des prototypes, ni de communauté pour se rencontrer et partager», dit Chhabra, qui explique qu’il a dû passer par des prestataires pour réaliser des tests. C’était en 2013.

«Nous avons la parfaite histoire de garage»

C’est là que Chhabra a décidé qu’il était temps d’ouvrir le premier makerspace d’Inde. «Nous avons la parfaite histoire de garage», dit-il en plaisantant, en référence aux débuts modestes des entreprises de tech mondiale. L’espace a été aménagé dans le garage d’un propriétaire de restaurant qui a simplement invité Chhabra et ses amis à le payer quand ils pourraient. «Cela a permis une certaine flexibilité pour tester notre concept», explique le fondateur.

Un concept qui n’avait pas de business plan ni vraiment sa place en Inde, où la nécessité prime sur la créativité, selon l’ingénieur. «A cette époque, personne ne pensait que cet espace pouvait exister, mais ça a marché», dit-il. Alors qu’il s’agissait initialement de partager des équipements, tels que des imprimantes 3D reçues de donateurs ou les propres outils de menuiserie de Chhabra, les gens ont rapidement commencé à fréquenter l’espace pour apprendre à utiliser les instruments du premier makerspace communautaire d’Inde.

Artistes, architectes, ingénieurs, cinéastes et comptables n’avaient jamais vu un tel espace, mais tous ont convergé vers Maker’s Asylum avec une passion commune pour la création. Avec le temps, l’espace s’est agrandi, a trouvé des partenaires – dont le gouvernement français – et a déménagé plusieurs fois jusqu’à s’installer à quelque 600 km au sud de Mumbai, à Goa, où de nombreux designers et artistes avaient emménagé pour se rapprocher de la nature, selon Vaibhav Chhabra. 

Maker’s Asylum a mis en place un véritable campus combinant l’impression 3D, la découpe laser, le travail du métal et du bois, et suffisamment d’espace pour accueillir jusqu’à 150 personnes. Mais ce déménagement a eu lieu juste avant que la pandémie ne frappe. «Notre espace ne cessait de s’agrandir, mais tout à coup, tous nos programmes ont été annulés», explique le fondateur.

S’il admet que la situation était assez effrayante au début, la pandémie lui a permis, à lui et à son équipe, de repenser l’accessibilité de leur contenu. «Lorsque nous avons vu que les équipements de protection se faisaient rares, nous avons réfléchi à comment fabriquer 1’000 visières de protection pour les travailleurs médicaux, sans matériel», explique-t-il.

Il a fallu 21 essais et l’installation de l’ingénieur et deux de ses collègues dans le makerspace pour qu’ils puissent utiliser leurs outils malgré le confinement, pour y parvenir. Une fois leurs instructions de fabrication mises en ligne, vingt autres créateurs les ont rejoints dans l’espace. Parmi eux, des pédiatres qui ne travaillaient pas à ce moment-là, des cinéastes et même des chefs de cuisine.

Alors que le plus grand fabricant de vaccins au monde, le Serum Institute of India, était bloqué par l’approbation de licence et des problèmes de stockage, plus de 42 fab labs du pays ont uni leurs forces à celles de Maker’s Asylum pour créer le collectif M-19, qui signifie «Makers fighting Covid-19» (les créateurs contre le Covid-19). Leur philosophie est « a création en open source par la fabrication décentralisée» et leur objectif est de «rassembler les meilleurs esprits pour résoudre les défis urgents de ce pays et les exécuter avec agilité». Leurs instructions nécessitaient du carton et du plastique facilement accessible, des compétences d’assemblage de base et des machines de découpe laser. Le plus jeune membre du collectif était un enfant de 12 ans qui a ouvert un espace chez ses parents. En 49 jours, le collectif a fabriqué un million de visières.

«Ce n’était pas une voie à sens unique, nous apprenions aussi des autres espaces», explique Vaibhav Chhabra. Dans le monde, environ 48 millions de visières ont été fabriqués par des makerspace, dont au moins 1 million en Inde.

Le projet a été soutenu par du financement participatif, des programmes philanthropiques privés, et de nombreux hôpitaux et postes de police qui ont acheté des visières directement chez les fabricants à 25 roupies la pièce (environ 0,30 franc suisse). «Il ne s’agissait pas de faire des bénéfices», explique Vaibhav Chhabra, qui a également organisé des colonnes de camions de police et d’ambulances pour transporter les équipements. 

Le lien de Maker’s Asylum à la Suisse

L’Inde a été l’un des pays les plus durement touchés par la pandémie de Covid-19. En octobre 2020, alors que la moitié de la population mondiale n’avait pas accès à des soins de santé appropriés, l’Inde et l’Afrique du Sud ont demandé à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) une dérogation de la propriété intellectuelle pour les outils médicaux destinés à lutter contre le Covid-19. «L’intensification rapide de la fabrication à l’échelle mondiale est une solution cruciale évidente pour assurer la disponibilité en temps voulu et l’accessibilité financière des produits médicaux à tous les pays qui en ont besoin», ont-ils argumenté. La semaine dernière, l’OMS a estimé qu’environ 4,74 millions de décès pourraient être directement ou indirectement liés à la pandémie en Inde, un chiffre que le gouvernement conteste.

Alors que de nombreux pays en voie de développement étaient favorables à la mesure proposée par l’Inde, l’Europe, la Suisse et les Etats-Unis s’y sont opposés. Le 3 mai, la réponse de l’OMC a été divulguée sous la forme d’une «proposition significative, sans préjudice des positions respectives». Selon Médecins sans frontières (MSF), le texte n’est «PAS la dérogation en matière de propriété intellectuelle pour les outils médicaux Covid-19 dont les gens ont besoin». Les militants de la santé publique ont également appelé le président Joe Biden à rejeter la proposition avant le sommet mondial Covid-19 qui s’est tenu le 12 mai. Si les Etats-Unis ont annoncé qu’ils allaient «partager des technologies critiques», ils n’ont pas mentionné l’accord de l’OMC.

Pourtant, en mai 2021, alors que les cas de Covid-19 se multipliaient en Inde et qu’il y avait une pénurie d’oxygène, de nombreux pays, dont la Suisse, ont envoyé du matériel pour soutenir le pays. Les concentrateurs d’oxygène – de petits appareils qui fournissent de l’oxygène supplémentaire – étaient très demandés, mais les machines tombaient facilement en panne, à cause de l’usure ou de l’humidité.

Une fois de plus, Maker’s Asylum a activé son réseau pour non seulement réparer, mais également fabriquer des concentrateurs d’oxygène. L’équipe a reçu une subvention de l’Union européenne et a collaboré avec l’Université de Cambridge sur ce projet. C’est également l’un des principaux sujets abordés par Vaibhav Chhabra à Genève avec les responsables des organisations de santé et des grandes organisations de développement qui ont envoyé ce type de concentrateurs.

Maker’s Asylum s’est associé à Open Source Medical Supplies, un consortium de fabricants du monde entier qui travaille sur des projets open source pour répondre aux besoins créés par la pandémie. Grâce à ce travail, ils ont lancé le concentrateur d’oxygène M-19 O2, une machine fabriquée sur place pour un usage local.

À Genève, Vhaibav Chhabra a également animé une session à l’Unige pour fabriquer des visières, dont il porte fièrement un prototype sur son badge de festival. «L’écologie n’était pas la priorité à l’époque en raison de l’état d’urgence, mais nous avons tout de même veillé à ce que nos produits soient réutilisables dès le premier jour de notre conception», dit-il en désignant la partie concernée de la visière.

« La création, c’est comme le yoga – sans pratiquer, on ne peut pas apprendre»

Au fur et à mesure que l’espace est devenu un lieu pédagogique, la réutilisation des matériaux et le souci de la planète ont pris une place de plus en plus importante dans la mission de Maker’s Asylum. Aujourd’hui, les étudiants peuvent suivre un cours sur les objectifs de développement durable des Nations unies et même obtenir des crédits à l’université pour cela. Le programme préféré du fondateur est un cours consacré au bricolage pour les enfants dès huit ans.

«Très tôt, on fabrique des objets, et la création est comme le yoga: elle ne s’apprend pas, il faut la pratiquer», explique Chhabra. Les enfants qui participent à ce cours fabriquent pour s’amuser des objets tels que des lance-roquettes et des petits robots. Selon le fondateur, au bout de deux ou trois mois, les jeunes fabricants ne veulent plus acheter de jouets, mais veulent les fabriquer eux-mêmes, et il ajoute «on passe de l’état d’esprit du consommateur à celui du fabricant».

Un état d’esprit que Vaibhav Chhabra affiche fièrement avec son pin «Fabriquer, Casser, Créer» épinglé à son col. «La philosophie de Maker’s Asylum est que ce n’est qu’en faisant et en cassant que l’on peut commencer à créer», dit-il.

Cette philosophie a également été appliquée au «développement organique de l’organisation fluide» qu’est Maker’s Asylum. Bien qu’il soit né d’un projet de santé, l’espace est aujourd’hui une organisation éducative alternative qui se concentre sur l’apprentissage des sujets ayant un impact social par la pratique. La structure est financée par les revenus de programmes éducatifs et par des subventions. Le fondateur a déjà de nouveaux partenariats en vue, notamment pour rouvrir un espace à Mumbai.

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