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Bruno Bonnell : “France 2030 vise l’excellence…

Bruno Bonnell : “France 2030 vise l’excellence…

Même si ses entreprises n’ont pas toujours prospéré, Bruno Bonnell a une âme de pionnier. Fondateur d’Infogrames en 1983 (jeu vidéo), cofondateur d’Infonie en 1995 (accès Internet), il s’est ensuite lancé dans la robotique avec le rachat en 2007 de Robopolis, avant de cofonder le fonds d’investissement Robolution Capital, qui compte notamment les navettes autonomes Navya parmi ses actifs. Le patron lyonnais, député LREM lors de la dernière législature, avait donc une certaine légitimité à piloter le programme France 2030, qui vise à placer notre pays en pointe sur les technologies émergentes.

France 2030 comporte une longue liste de priorités. Ne risque-t-on pas la dispersion ?

Bruno Bonnell : La vision de France 2030 est que l’innovation apporte des solutions pérennes aux demandes sociétales comme une qualité de vie en bonne santé, un environnement décarboné ou l’accès à des formations d’avenir. Loin d’être une dispersion, France 2030 est surtout une cohérence bâtie autour de cinq piliers : la santé, la transition écologique et énergétique, la culture et l’éducation, la souveraineté numérique et les nouvelles frontières que sont l’espace, les fonds marins et l’informatique quantique.

Dans chacun de ces pôles, des objectifs d’innovation sont définis : produire de l’hydrogène vert, créer 1 million d’emplois dans les métiers d’avenir, fabriquer 20 biomédicaments d’ici 2030, etc. En ce qui concerne les moyens alloués, ils ne sont pas affectés par thématique mais par « destination » : financement de la recherche, création de prototype, établissement d’usine. On raisonne donc par projet plutôt que par budget.

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Vous disposez de 54 milliards, c’est considérable…

Ce montant recouvre deux dispositifs qui ont été réunis : le programme d’investissements d’avenir adopté en 2020 (le PIA4) et France 2030. Le premier a été doté de 20 milliards et le second de 34. Nous interviendrons à hauteur de 30 à 40% des besoins de financement des porteurs de projets innovants avec des outils divers (investissement en capital, subvention, avance remboursable, prêts ou commande publique) et par l’intermédiaire de nos opérateurs que sont la Caisse des dépôts et consignations, Bpifrance, l’Ademe (Agence de la transition écologique) et l’Agence nationale de la recherche. Nous n’avons pas créé d’administration bis ou rajouté une couche supplémentaire de complexité. Nous avons au contraire fait le choix de partir de l’existant et d’en faire un bilan lucide afin de l’optimiser pour faire réussir France 2030.

Que se passera-t-il si ces montants ne sont pas consommés ?

Dans les programmes d’investissement d’avenir précédents, ce qui n’était pas consommé, soit près de 15%, retournait dans le budget général. Ce n’est plus le cas. A ce jour, nous avons engagé 5,4 milliards d’euros et nous avons, à l’heure où je vous parle, une soixantaine de dispositifs ouverts. Nous serons sur un rythme d’une dizaine de milliards d’euros de financements engagés par an.

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Quels sont les premiers projets financés ?

Il y en a plusieurs centaines, je me limiterai donc à quelques exemples : le triplement de la formation de data scientists, le financement d’usines comme celle qui vient d’être annoncée par STMicroelectronics et GlobalFoundries à Crolles, en Isère, dans les semi-conducteurs, les concours d’innovation qui ont récompensé près de 300 centres de recherche, le programme des universités d’excellence… Dans les nouveaux domaines, nous soutenons le New Space avec les microlanceurs, la production de protéines à partir d’insectes, les projets de construction de calculateur quantique, la reconstruction d’une filière photovoltaïque française, l’hydrogène comme solution au stockage de l’énergie…

L’Etat, qui a des fins de mois difficiles, ne risque-t-il pas de puiser dans votre enveloppe ?

Au niveau des engagements budgétaires, non. Au stade des décaissements, sur un exercice donné, il n’est pas exclu qu’il nous demande, pour des règles de bonne gestion, d’étaler les décaissements, mais cela n’aura pas d’impact sur notre vitesse de croisière.

Comment être sûr que les entreprises ne vont pas profiter de cette aubaine en allant frapper à votre porte ?

Nous sommes tout sauf un guichet. France 2030 vise l’excellence en innovation sous toutes ses formes. Nous souhaitons détecter les solutions émergentes très en amont, en assumant la part de risque que cela comporte, souvent là où les investisseurs privés se montrent plus frileux. Nous considérerons que nous ne devons pas arbitrer dans un premier temps entre différentes technologies de rupture. Pour le calculateur quantique, par exemple, il en existe cinq. Laissons-les mûrir avant de voir émerger les solutions solides. La doctrine de France 2030 se résume en trois points : nos interventions doivent être incitatives, assumer une prise de risque, et avoir un impact transformateur. Ainsi, si un dossier peut se financer sans nous, tant mieux.

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Veillez-vous à l’équilibre des territoires, à ne pas concentrer vos actions sur l’Ile-de-France ?

En moyenne, dans les précédents programmes d’investissements d’avenir, 50% des fonds allaient vers l’Ile-de-France. Avec France 2030, notre feuille de route est de consacrer 50% des crédits aux acteurs émergents ou aux territoires émergents, périphériques et ruraux notamment. Nous avons demandé aux préfets de région et aux recteurs d’identifier et de nous remonter des projets qui pourront être instruits par nos opérateurs. Nous sommes dans une logique d’information ascendante et de partenariats avec les forces vives de chaque territoire : collectivités, chambres consulaires, organisations professionnelles, syndicats, etc., pour révéler le meilleur des territoires.

Qui juge de la pertinence des projets ? Et quel est le rôle des 90 ambassadeurs que vous avez réunis autour de vous ?

Ces personnalités, chefs d’entreprise, chercheurs, universitaires, experts, nous aident à définir les stratégies dans chaque domaine. Les arbitrages et décisions sont sous la responsabilité de jurys d’experts indépendants. Les ambassadeurs en font parfois partie, mais le vivier est beaucoup plus vaste. Nous avons par ailleurs créé un indice de performance de ces investissements, y compris sur le plan sociétal. Nous ferons un premier bilan en octobre. Il inclura une quinzaine de critères comme les impacts environnementaux, les emplois créés, l’équilibre hommes-femmes ou le nombre de brevets déposés, par exemple.

Comment éviter les éventuels conflits d’intérêts ?

Le conflit d’intérêts ne doit être avéré que s’il y a eu une situation d’abus de pouvoir ou un manque d’équité. Nous veillons, par la multiplicité des appels à projets, l’élargissement de la pyramide des candidatures, la variété des jurys, à nous prémunir de ce type de situation.

France 2030 mise sur la technologie pour résoudre les défis de demain. Croyez-vous que la science à elle seule nous permettra de « continuer comme avant » ?

La prise de conscience qu’il faut accélérer le changement dans nos façons de vivre, produire ou comprendre est une réalité. Les innovations impliqueront un changement de mode de vie. Mais à l’écologie punitive, je préfère l’écologie choisie, qui donnera la possibilité de maintenir un niveau de qualité de vie satisfaisant en consommant moins d’énergie et en réorganisant nos priorités. Mettre la population sous contrainte n’est pas la solution. La taxe carbone mal vécue a entraîné le mouvement des Gilets jaunes.

L’acceptabilité devient un élément clé du progrès. Je réfute toutefois l’idée que cela, en conséquence, ralentisse toute initiative et prenne des années. On peut ainsi former plus rapidement des ingénieurs, des médecins, ou agir plus vite sur les blocages réglementaires. L’objectif du plein-emploi annoncé par Emmanuel Macron ne signifie pas l’hypercroissance: il s’agit de faire plutôt mieux que plus pour continuer à se développer de manière plus responsable et plus durable.

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L’urgence du moment, c’est l’inflation et la crise énergétique. En quoi France 2030 peut-il contribuer à maintenir un prix de l’énergie durablement accessible ?

Nous avons le double objectif d’aller vers une énergie souveraine et décarbonée. Nous sommes un peu dans la même situation qu’après la crise pétrolière de 1973. A l’époque, la France a bâti le programme nucléaire. A nous d’inventer le nouveau monde qui nous attend, qui devra combiner de gros objets comme les centrales EPR et des projets agiles, en particulier dans le renouvelable. Si on gagne ce pari de l’électrification, on ouvre grand la possibilité d’économies réelles sur la facture énergétique des Français. La transition sera difficile et nécessitera probablement des accompagnements, mais elle est essentielle.

Les diplômés d’AgroParisTech ou de Polytechnique expriment leur défiance par rapport au « système ». Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Nous avons la responsabilité collective de remettre la science au milieu du village. Il ne faudrait pas oublier que ce sont les progrès scientifiques qui ont drastiquement réduit la faim dans le monde ou, en soignant des maladies, contribué à l’allongement de l’espérance de vie. Ces prises de parole des étudiants des grandes écoles restent très marginales, mais ce sont des signaux faibles qu’il faut entendre. Il faut redonner à la science tout son sens.

Pour autant, il ne faut pas rejeter tout progrès à cause d’a priori idéologiques. Faut-il se priver par exemple de la recherche génétique pour créer des plantes plus résistantes au stress hydrique ? Je ne le pense pas. La révolution industrielle a utilisé la science pour faire de la productivité sans se préoccuper du partage de la valeur et du respect de l’environnement. Aux jeunes générations de trouver les solutions pour corriger le tir. J’ai envie de leur dire : « Montrez-nous ! » France 2030 ne réussira qu’en redonnant aux plus jeunes d’entre nous une certaine confiance dans notre avenir commun.

France 2030 ne finance-t-il que du made in France ? Comment articulez-vous votre action avec les plans d’investissement européens ?

Nous pouvons participer à des projets européens, notamment ceux financés par le plan de relance NextGenerationEU, en prenant en charge la partie française des financements. Ce sera le cas, par exemple, dans le New Space. Mais ces financements auront alors pour vocation de financer des emplois en France, et des usines en France. C’est le cas notamment de l’usine de semi-conducteurs de Crolles.

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