Dans les universités, le financement de l’innovation impose de profondes mutations Leave a comment

A en croire la répartition géographique des lauréats du programme d’investissement d’avenir (PIA4), on pourrait penser que l’Etat croit très fort à la puissance des universités en Nouvelle-Aquitaine. C’est plutôt que ces dernières ont su mettre en avant leur appétit pour opérer des tournants majeurs. Les directives du plan de relance franco-européen sont claires : la prime est donnée à l’innovation qui répond aux défis contemporains. Le seul intérêt scientifique ne semble plus suffire ; la recherche doit désormais confronter les enjeux sociétaux.

“On a touché à des fondamentaux, c’est certain. Mais, ne pas se réinventer, ce serait maintenir l’université dans sa tour d’ivoire et ne pas l’intégrer à la société“, justifie Jean-Marc Ogier, le président de l’Université de La Rochelle. Dans la ville côtière, on ambitionne de devenir un “centre d’excellence européen sur le littoral urbain intelligent” en réunissant des groupes de recherches interdisciplinaires. Fini la coexistence d’autant de départements que de disciplines dans les murs de l’université. La transformation, augurée en 2018, avait suscité des oppositions importantes chez étudiants et enseignants.

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Pour le président, déjà en poste alors, cette évolution est de mise pour assurer la visibilité de son établissement.

“Le risque était qu’un jour, nous ne soyons plus reconnus comme une université d’excellence dans toutes les disciplines. La question était de voir comment nous réorganiser en fédérant les forces pour rester visibles au plan international”, développe-t-il pour La Tribune.

Objectifs de l’ONU

Pour lancer cette refonte, l’Université de La Rochelle et ses 600 chercheurs ont obtenu 16 millions d’euros du du PIA4, alors que 20 étaient demandés. Jusqu’en 2030, des formations nouvelles vont être lancées autour des industries nautiques, du tourisme ou de la pêche, et d’autres seront renouvelées pour intégrer les objectifs énoncés.

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université La Rochelle

Le technoforum est l’un des bâtiments principaux de l’Université de La Rochelle (Crédits : La Rochelle Université)

Même financement pour l’Université de Poitiers, qui porte également un projet de développement de l’interdisciplinarité dans la résolution de défis sociétaux. “L’objectif global est de faire atterrir l’établissement en université durable et responsable“, vise Ludovic Le Bigot, vice-président. Au-delà des disciplines déjà représentées dans l’ex-capitale du Poitou-Charentes, l’université veut collaborer avec d’autres institutions d’enseignement tels que le Cned ou le Creps de Poitiers.

Avec un but commun : répondre à certains objectifs de développement durable énoncés par l’ONU, notamment autour de l’éducation et de la santé. Des masters interdisciplinaires seront ainsi créés d’ici 2024 et 2027. “Les étudiants devront travailler en mode projet, et chaque discipline contribuera à l’édifice interdisciplinaire“, théorise Ludovic Le Bigot.

Faible sensibilisation à l’entrepreneuriat

A Bordeaux, pas de spécialisation systémique en vue, tant les départements disciplinaires sont nombreux et très renommés pour certains, mais une orientation globale. Un “changement culturel” même, axé sur l’innovation. “Jusqu’ici, ce n’était pas forcément une caractéristique innée“, pointe Hélène Jacquet, vice-présidente de l’Université de Bordeaux.

Concrètement, la capitale universitaire veut injecter des stimulants à l’innovation à tous les étages, en sensibilisant 20.000 étudiants chaque année à l’entrepreneuriat, contre un bien maigre bilan de 300 aujourd’hui. Une carence dont les doctorants se plaignent et qui constitue un frein au développement matériel et commercial de leurs travaux. Et pour symboliser le projet, un lieu totem : un bâtiment entier du campus de Talence (au sud de Bordeaux) qui sera réaménagé et dédié à l’innovation.

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“Notre but c’est de faire de l’innovation un enjeu stratégique de l’établissement. Une approche systémique où l’on va, au quotidien, se poser la question : comment on peut faire autrement pour renforcer la prise à l’innovation ?”, appuie Hélène Jacquet.

Seulement 20 étudiants pour 1.000 habitants

L’université de Bordeaux fait pourtant déjà partie des références dans la recherche, en tant que deuxième acteur qui dépose le plus de brevets dans la région (2019). Si le budget total prévisionnel s’établit à 80 millions d’euros pour 2022-2029, l’établissement a déjà reçu 24,4 millions du PIA4 contre 30 initialement demandés.

ubee lab incubateur bordeaux

L’université de Bordeaux possède un incubateur, nommé UBee Lab, qui aide les étudiants dans leur parcours d’entreprise. (Crédits : Arthur Pequin)

Dernière université régionale à se démarquer dans cette course aux investissements, l’Université de Pau et des pays de l’Adour, qui, de par sa position éloignée des centres métropolitains, cherche à davantage peser sur son territoire. Jusqu’en 2031, six fablabs doivent ouvrir sur les campus d’Anglet et Bayonne pour proposer une offre de formation plus solide aux jeunes des Pyrénées-Atlantiques.

“Le bassin de population basque est très important pourtant les étudiants qui restent suivre leurs formations sur place reste faible : on compte 20 étudiants pour 1.000 habitants au Pays basque, contre 60 pour le Béarn”, met en lumière Laurent Bordes, président de l’UPPA.

Pour rééquilibrer la tendance, l’établissement ambitionne de doubler son nombre d’étudiants sur la côte basque, pour passer de 4.000 à 8.000. Un chantier d’envergure qui s’accompagnera de nouveaux lieux d’apprentissage accueillant une trentaine de nouveaux parcours en licence et une vingtaine en master. Au total, le projet est chiffré à 30 millions d’euros. Là encore, le PIA4 a octroyé une somme légèrement inférieure à l’université, avec 8,8 millions d’euros, contre 10,8 demandés.

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L’innovation a du retard

Différentes ambitions régionales où une même considération pour l’intégration du monde universitaire à la société semble émerger. Mais aussi une appropriation de termes économiques, comme “être compétitifs sur le marché de l’enseignement supérieur“, qui tranche avec le fonctionnement des établissements et ne va pas sans créer quelques bouleversements. Au premier rang des craintes, les sciences humaines éprouvent la peur d’être mises sur le côté par les politiques portées sur l’innovation.

Dans les présidences, comme à Poitiers par exemple, on assure les prendre en considération et vouloir “mobiliser des enjeux suffisamment inclusifs pour que toutes les disciplines puissent y répondre“. Une transition forcément dans l’ère du temps, dans un pays qui engage 2,2 % de son PIB dans la recherche. Mais placée encore en-deça des préconisations de la “stratégie Europe 2020” qui mentionne l’objectif de 3 %.

Maxime Giraudeau

20 Déc 2021, 6:32

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